En plus ça forme la jeunesse…

Me revoilà ! Quoi, j’étais parti ?  Oui, exactement, un exil de quelques semaines en Amérique Centrale. En fait, je croyais aller me ressourcer dans ces hauts-lieux de…….. de je sais pas trop quoi, disons de l’histoire humaine. Mais bon, à ma grande déception – même si je m’y attendais – j’y ai retrouvé la même chose que dans le reste de l’Occident : l’abrutissement par le travail, la nécessité d’obtenir de l’argent par tous les moyens, l’existence sans passion et sans rêve, la difficulté de vivre. Mais bon, c’est peut-être pas le discours que vous attendriez d’un type qui revient de voyage. Bon, que pensez-vous plutôt de ça : « Ah, c’était full beau. J’ai rencontré du monde vraiment trippant. Ya tellement des belles plages pis du beau monde là-bas. Les gens sont vraiment sympathiques, j’ai pris des photos full cools de singes dans des cages ». Bon, passons….

Plus je voyage, plus je me rends compte que l’idéologie du voyage – si chère à notre classe moyenne – n’est en fait qu’une grosse escroquerie aussi éhontée que peut l’être le loisir, dans lequel elle s’inscrit d’ailleurs. Le voyage est peut-être un espace de liberté, un répit vis-à-vis de la vie mécanisée dans laquelle nous nous insérons malgré nous (école, travail, retraite, mort), où se présentent des rencontres, des épreuves, des expériences, des découvertes…..toutes ces choses qui forment la jeunesse…. Mais bon, avec le temps, je ne vois plus du tout l’intérêt d’aller au bout du monde pour finalement, voir ma propre existence sèche, vide, stérile, dans la bouche d’étrangers qui parlent d’autres langues, qui vivent eux aussi ma vie merdique avec certes moins de jouissances et d’entrain. Pourquoi payer quand la misère et la déchéance humaine, produites par notre grandioses démocraties avancées, se retrouve à quelques kilomètres de chez moi, dans les fonds de ruelle et les squats improvisés ?

Je n’ai même plus ce réflexe d’orgueil, que pouvait avoir l’aristocrate où le bourgeois-voyageur en allant explorer le monde, non ! Le monde est devenu une seule et même bouillie uniforme, que je retrouve à tous les coins de rue sous forme de chips, de talkshows, de fastfood. Ensuite, le voyage est devenu une chose tellement banale, institutionnalisée et normée, que le dernier des jambonneaux peut partir explorer le monde avec sa carte de crédit-platine-infinite-voyage-love. Qu’y a-t-il d’impressionnant à aller visiter la Chine, aujourd’hui ? Marco Polo pouvait bien se vautrer dans ce genre d’expérience, mais les masses peuvent difficilement dire autre chose que « j’ai fait comme tout le monde et c’est pour faire comme tout le monde que je l’ai fait ». Pour ceux qui l’ignore, vous et moi (surtout moi) sommes compris dans le terme « masse », et sommes soumis aux mêmes lois ubuesques.

Culture du voyage ou culte du voyage ?

Il y a bel et bien une culture du voyage, dans laquelle les masses noient leurs économies, leurs rêves et leurs moi. Mais ce qui me révulse le plus, c’est d’autant plus le culte du voyage. Le voyage comme chemin suprême vers l’actualisation de l’individu, mais aussi vers la production objective du moi. Mais voyons, n’est-ce pas là le rôle de la photo ou du souvenir ? Le voyage est tellement vide et bête, qu’il faut absolument rapporter des clichés (dans les deux sens du terme!). Que font les touristes qui visitent Berlin ? Ils achètent un bout’ du mur à des vendeurs dans la rue. Que font ceux qui visitent Paris ? Une photo en haut de la tour Eiffel ou devant le Palais de Versailles ? À New-York ? Un t-shirt I Love New York et des fausses lunettes Rayban. La banalité de tels gestes ne dégoûte pas. Au contraire, la norme veut qu’un voyageur qui se rende dans un pays fasse un certains nombre de choses précises, ritualisés, qui n’ont de valeur parce que tout le monde le fait. Mais passons, ceci n’est pas un cours de merdique sociologie (l’adjectif est ici inextricablement attaché au substantif).

J’aimerais bien – avec votre généreuse permission, amis lecteurs – introduire ici le concept « d’anti-voyage », à savoir « aller dans un pays étranger pour ne rien y faire du tout, et y dilapider son temps et son argent », mais il semble que cela se pratique déjà massivement. Donc, des gens qui vont à l’étranger et qui passent plusieurs mois dans différentes auberges jeunesses, à écouter la télé avachi sur un sofa, fumer des joints, sortir au bar, baiser à tue-tête, et à poster des photos d’eux sur Facebook.

Mais qu’est-ce que ça change  vraiment, hein ? Que dit-on déjà des gens qui ont voyagé ? On dit  qu’ils ont l’esprit ouvert, ils ont vu des choses, leur jugement vaut bien mieux que celui d’un autre…. Ne voyez-vous donc pas l’arnaque bourgeoise ? Que l’on peut relier directement à cette escroquerie gigantesque qui s’appelle la production massive du moi, par le bien du marché, de surcroît. Le fait que pour devenir un individu, il faille se payer une psychanalyse, une thérapie ésotérique à 2000$, des best-sellers sur le développement relationnel, des billets d’avion pour l’Italie et la Corse. Bref, voyager s’inscrit totalement dans la société de consommation : consommation de soi, consommation du monde (réifié sous forme d’attractions touristiques) et consommation des autres (appelons ça le spectacle-voyage – pour bien comprendre, take a look at Facebook).

Bon, maintenant que vous êtes déroutés comme des collégiennes devant un joueur de hockey de la LJMQ, vous vous demandez certainement ce qu’il faut faire….Vous voulez vraiment être subversifs, contre-normatifs, voire out ? Alors prenez tout de suite conscience que devenir quelqu’un n’a rien mais absolument rien à voir avec les normes, surtout celles qu’entretiennent la classe dominante parce qu’elles constituent un cartel rentable. Ensuite : restez chez vous, prenez des photos de votre chien dans le sous-sol, partez en sac-à-dos visiter St-Prime et dormez dans un champ de patates, fumez des clopes dans votre 2 et demi de Longueuil jusqu’à décoller la tapisserie, jaser avec un clochard en attendant le métro.

Mais dans le fond, vous feriez peut-être mieux de voyager, sinon on risque de vous accuser de ne « pas avoir vu grand’chose » et de ne pas « avoir l’esprit ouvert ». Je vous conseillerais même de vous faire une liste d’endroits impressionnants à visiter, ou même de vous inventer des voyages exotiques(!), que vous pourrez ainsi énumérer en draguant quelqu’un.

Bonne baise !

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