Le communisme de Marx

NDLR : N’oubliez pas de lire les notes de bas de page !

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Le titre du billet est, à première vue, un peu prétentieux dans la mesure où on ne sait pas exactement ce que voulait dire Marx. Pourquoi ? Tout simplement parce que Karl Marx n’expliquait pas sa science : il la faisait. Ce constat est très important à saisir puisqu’il explique en très grande partie les interprétations morbides que font plusieurs, à un point tel que ceux-ci se différencient par des termes tels que « marxologue », « marxiste » et « marxien ». Marx avait cette manie, comme bien des penseurs de son époque, d’exercer son savoir et ses connaissances, et non pas de les expliquer et d’en faire des tableaux détaillés comme le font aujourd’hui la plupart de nos intellectuels contemporains nord-américains. Certes, Marx a quand même laissé dans sa science1 des éléments fondamentaux pour définir ce qu’il entendait par une société communiste. Ces éléments, bien que très nombreux, peuvent se regrouper en trois : le communisme est une société sans État, sans salariat et sans classe sociale. Il est important de les expliquer2, l’un après l’autre, puisque leur compréhension diffère beaucoup des organisations « marxistes orthodoxes » (associées le plus souvent aux marxistes-léninistes, aux staliniens et à une partie des maoïstes).

Le communisme est une société… sans État

Tout d’abord, il importe de savoir ce que Marx cherchait à dire quand il parlait d’État. Ici, l’État n’est pas une entité structurelle immuable qui a toujours existé. Plus précisément, l’État n’est qu’une forme institutionnelle parmi tant d’autres à travers l’histoire. En effet, il y a eu plusieurs institutions selon les différentes organisations sociales basées sur la propriété (qu’elle soit féodale, despote, capitaliste, etc.) à travers l’histoire matérielle. Pour le dire autrement, l’histoire de l’humanité a vu naître plusieurs sociétés aux caractéristiques différentes, notamment les institutions. Il faut comprendre ici le sens sociologique du terme institution : une organisation sociale des rapports sociaux en règles, lois, directives. C’est une structure sociale possédant une certaine stabilité sur le temps et un certaine légitimité sur l’espace, c’est-à-dire au sein même des rapports sociaux mettant en œuvre cette structure sociale.

Il ne faut pas, comme plusieurs l’ont fait, considérer l’État comme une entité supra-historique, transcendantale, détachée de tout. Au contraire, l’État est une forme institutionnelle particulière en son temps et son espace, et comme Marx l’a bien démontré dans L’Idéologie Allemande, mais aussi dans sa co-rédaction avec Engels L’origine de la famille de la propriété privée et de l’Etat, elle est dans sa dernière forme existante au sein de la société capitaliste, maladroitement nommée « bourgeoise » chez Marx3. Plus précisément, l’institution regroupe habituellement ce qu’on qualifie de « droits ». Ces droits ont pour effet de maintenir un certain ordre dans la société et réguler les rapports sociaux pour ne pas qu’ils sortent de leur trajectoire.

Chez Marx, l’institution capitaliste c’est l’État moderne et il est typiquement répressif. C’est son but, c’est sa nature, c’est sa finalité : réprimer, contraindre, agir avec coercition. Marx ne fait pas un retour historique complet, tel un anthropologue, pour déterminer et expliquer le rôle et la fonction de chaque forme institutionnelle à travers l’histoire de l’humanité en profondeur. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui se passe à son époque : le Printemps des peuples de 1848 et les grandes révolutions dans de nombreux pays, sans oublier l’industrialisation qui provoque une prolétarisation massive par l’expropriation des propriétés communales pour les convertir en propriété privées. C’est dans ce contexte précis de son époque que Marx voit comment l’État est employé et justifié dans ses actions d’expropriation des terres agricoles et toute autre propriété communale : c’est un appareil au service du monde bourgeois, de la société bourgeoise et de sa classe dominante qu’est la bourgeoisie. C’est un outil de répression d’une classe contre une autre : de la classe oppressive sur la classe opprimée. Dans le contexte sociohistorique de Marx, qui est encore très similaire au nôtre – à la différence qu’il est beaucoup plus complexe, développé et avancé dans son aliénation massive4 –, c’est la bourgeoisie contre le prolétariat naissant. L’appareil étatique sert alors les intérêts de la classe bourgeoise pour renforcer son pouvoir sur la classe prolétaire qui est parcellaire et en conflit avec elle-même. Que ce soit en cas de conflit de travail (des lois sont créées pour défendre les intérêts des patrons), conflit de guerre (des lois sont proclamées pour envoyer des armées – composées de prolétaires – défendre les intérêts des députés élus), c’est la bourgeoisie qui est au volant et décide de la direction où doit aller la société capitaliste.

C’est pourquoi Marx définie l’État comme appareil au service du monde bourgeois et de son renforcement à la fois politique, économique et – surtout – idéologique. Car l’État est une superstructure qui a pour fonction de maintenir un monde à l’image de la bourgeoisie, de ses idées, de son imaginaire. Comme l’église façonne le monde à l’image de dieu, la bourgeoisie fait de même avec la société dans laquelle elle vit. Elle modélise en ce sens la société à son image, ainsi que ses habitants et les classes sociales qui la composent : que ce soit les juristes, les policiers, les soldats, ou même les ouvriers, les médecins, les pompiers, les mineurs, les journalistes, les intellectuels et bien plus, toutes sont influencées par une idéologie dites dominante, diffusée par le mode de production détenue et décidée par la classe dominante. Cette idéologie cherche à la fois à produire et reproduire la société idéale imaginée et considérée comme transhistorique par la classe oppressive – ici, la bourgeoisie. Cette idéologie est si dominante qu’elle vient à justifier, voire légitimer l’ordre établi du moment. Pire encore, toutes les classes sociales confondues acceptent et reproduisent cet ordre établi comme un état de nature (« Ainsi soit-il ! » ou « C’est comme ça ! »). Du coup, toute transformation radicale de la société est impossible – voire contre-nature.

Dans la société communiste de Marx, l’État n’existe plus. Non pas l’institution, qui est une nécessité dans toute organisation sociale (depuis les toutes premières sociétés humaines dites tribales), mais bien l’appareil institutionnel moderne que représente l’État avec son bras armé, sa police, son administration bureaucratique, son système judiciaire et ainsi de suite. Toute société humaine peut vivre sans cet État, mais seul le capitalisme a besoin de cet État moderne pour vivre. C’est ce que Marx voulait démontrer sans pour autant avoir toutes les connaissances que nous avons aujourd’hui sur la question de l’origine du capitalisme. Il se limitait à dire que l’État était un appareil idéologique et oppressif qui se devait d’être aboli de fond en comble. Malgré sa lacune scientifique à savoir « et si l’État est aboli, qu’aura-t-il à la place ? », la réponse est bien évidemment anthropologique : « une autre institution, mais dont les conditions d’exercice de pouvoirs sont enlevées des mains de la poignée de personnes ». En ce sens, l’État ne disparaît pas aussitôt dans la société communiste : elle s’éteint, peu à peu, pour laisser place à des institutions souhaitées par la population elle-même afin de répondre à ses besoins à la fois individuels (se loger, se vêtir, se nourrir) mais aussi collectifs (construire des logis, fabriquer des vêtements, produire la nourriture). Une organisation est nécessaire, sauf qu’elle ne sera pas aussi centralisée que l’État actuel. L’organisation se fera localement, mais suivant une certaine planification économique. Néanmoins, ce qu’il faut retenir ici c’est que Marx parlait du communisme comme étant l’absence de l’État, outil de répression d’une classe sur une autre. L’URSS n’a pas atteint ce stade, ni même les autres pays se proclamant « communiste ». Le seul véritable exemple moderne pour lui fut la Commune de Paris où il n’y avait effectivement plus d’État, avec des gestions locales organisées selon les besoins locaux du moment. En d’autres mots, ce ne seront plus des juristes qui feront la loi, des policiers qui appliqueront la loi et des citoyens qui respecteront la loi, mais plutôt des gens qui pratiquent des lois qui sont le propre des pratiques sociales des individus. En un mot, ils seront à la fois policier, juge et citoyen. L’institution devient tous et chacun, et c’est pourquoi l’État ne se prend pas (prendre le pouvoir) mais s’oppose à un exerce de pouvoir du prolétariat organisé en parti, ce qui rentre inévitablement en contradiction avec l’exercice du pouvoir des classes dominantes et de leur État actuels, déclenchant ainsi une guerre civile.

Le communisme est une société… sans salariat

Ici repose la majeure partie – à mon sens – de l’œuvre de Marx. En effet, il explique en long et large – et surtout dans son chef-d’œuvre inachevé Das Kapital en plusieurs tomes – l’aliénation causée par un système salarial et la nécessité de s’en départir pour émanciper les prolétaires afin de vivre dans une société communiste. Plusieurs conçoivent banalement le salariat : ils en comprennent, sous l’illusion de la totalité capitaliste, que les salaires deviennent égaux, et ainsi tout le monde possède le même montant d’argent pour consommer (!). Cette logique est archi-fausse, d’autant plus qu’elle ne correspond en rien – si ce n’est quelques passages des Manuscrits de 1844 – à la conception de la société communiste de Marx.

Marx l’a clairement définie : le salariat est une aliénation qui amène les individus à s’identifier non plus par qui ils sont, mais par quoi ils possèdent. Comme il l’a écrit, la « […] propriété privée nous a rendus si stupides et si bornés qu’un objet n’est notre que lorsque nous le possédons, qu’il existe donc pour nous comme capital ou qu’il est immédiatement possédé, mangé, bu, porté sur notre corps, habité par nous, qu’il est utilisé par nous »5. Le salariat se traduit objectivement par les conditions matérielles d’existence, c’est-à-dire : le rapport travail–capital dans lequel le travailleur est contraint de vendre sa force de travail (son temps libre), manuelle ou intellectuelle, pour acquérir le moyen d’échange nécessaire (la monnaie) afin de subvenir à sa subsistance (comme la nourriture, les vêtements et un logement). Le salariat se traduit aussi subjectivement par les rapports sociaux en tant que tel, soit le fétichisme de la marchandise qui pousse les individus à s’identifier directement aux marchandises qu’ils possèdent et à communiquer entre marchandises avec les autres individus, ce qui pervertie le rapport social initial entre deux individus (sujet) pour deux marchandises (objet).

Cette aliénation, issue du capitalisme lui-même et des nouveaux rapports sociaux qu’il génère, transforme en totalité l’ensemble même de la société dans laquelle nous vivons. En fait, le capitalisme est caractérisé par un trait fondamental qui est le propre de chaque période sociohistorique : la propriété. Celle-ci prend différente forme selon les sociétés. C’est, en d’autres termes, le politique, la génératrice même du langage de la société, c’est-à-dire les manières de faire, de penser et de parler dans leur ensemble. Parce que la propriété privée du capitalisme, comme toute autre propriété, crée ces nouveaux rapports sociaux, mais aussi la manière dont ces rapports sociaux sont créées. Marx explique que « […] les hommes produisent le drap, la toile, les étoffes de soie selon des rapports sociaux déterminés, mais […][aussi][…] ils produisent eux-mêmes ces rapports sociaux comme le drap, la toile… »6. Cette production du matériel (les objets) et du social (les rapports sociaux) créée des conditions propres au capitalisme : une grande division du travail (où chacun a une tâche prédestinée à répéter à l’infini lors de la production et où le tout se passe dans un lieu commun dans laquelle la seule communication entre les travailleurs est mécanique, soit la division des tâches en chaîne), de nouvelles classes sociales (les bourgeois et les ouvriers, certes, mais aussi les petits bourgeois, les grands bourgeois, les artisans-ouvriers, les entrepreneurs, et aujourd’hui les gestionnaires, les actionnaires, les commis, les préposés et ainsi de suite), une surproduction, une salarisation (lorsque tout être humain doit travailler pour vivre au péril de mourir de faim, de maladie, de soif, etc. dans la rue), un État moderne (pour la gestion et l’administration de la société, ainsi que sa surveillance afin d’assurer le bon fonctionnement de celle-ci selon un ordre idéologique de la classe sociale dominante), des impératifs logiques de production (toujours produire plus en dépensant le moins afin de rentabiliser au maximum les profits), et ainsi de suite.

Chacune de ces conditions sont rejetées ou radicalement transformées dans le communisme de Marx. Il faut comprendre ici que par l’abolition du salariat, mode d’organisation du travail propre au capitalisme, il y a abolition de la propriété. Abolir la propriété signifie que les gens qui sont possesseurs ou propriétaires de quelque chose (principalement du capital) ou de quelqu’un (!) ne le sont plus. Ce n’est pas le chaos pour autant : une organisation sociale de l’activité humaine – pervertie dans la société capitaliste avec le salaire pour en faire du travail qui, par définition historique, est un châtiment – est toujours existante, comme dans toute forme de propriété, à la différence qu’ici la propriété devient commune. Illustrons avec un exemple simple : la terre. La propriété privée va considérer cette terre comme appartenant à un propriétaire qui la vend ou la loue à un acheteur ou loueur. Dans une propriété dite publique, le propriétaire change de main pour l’État au sens de nation. Dans une propriété tribale, le propriétaire revient à la tribu, au clan. Dans une propriété communale-Étatique, cela revient à l’institution dominante en place (Église, etc.). Et ainsi de suite.

Dans le communisme, cette terre c’est de la terre, point final. Nous ne cherchons pas ici à savoir quoi appartient à qui (qui est le propre d’une propriété), mais bien à mettre en commun la terre, exactement comme le langage. Est-ce que la façon que nous mangeons, les mots que nous utilisons pour parler, les connaissances que nous partageons et les valeurs que nous mettons en pratiques nous appartiennent ? Évidemment que non, nous les avons acquis par les autres qui, à leur tour, ont acquis quelque chose chez d’autres, et ainsi de suite. Nous ne payons pas quelqu’un pour faire ou dire le français. Nous le faisons par simple automatisme, nécessité. Le communisme sans salariat – et donc sans propriété – est exactement cela : nous labourons la terre pour répondre à une nécessité.

Une telle abolition au sein du communisme de Marx signifie la fin d’un nombre incroyable de lois et de règlements concernant la propriété : ce qu’on nomme le « crime » n’en est plus un puisqu’il est insensé de « voler » ou de « vandaliser » la propriété d’autrui étant donné que celle-ci n’appartient à personne, comme le langage. Notre rapport aux marchandises s’écroulent puisque nul ne peut être « supérieur » ou « meilleur » en possédant quelconque marchandise. Les envies de posséder quelque chose appartenant à une autre personne que soi perd tout son sens puisque tous peuvent se le procurer. Les caprices, les jalousies et les comportements envieux à propos de biens matériels n’ont plus leur raison d’être. La nourriture, les vêtements et tout autre besoin de base sont comblés sans cette contrainte et crainte constante de devoir échanger sa force de travail pour de la monnaie afin de nourrir le capital. Ce dernier grandira collectivement par l’activité humaine elle-même – qui ne sera plus un travail au sens d’un châtiment contraignant et désagréable – qui sera exercée librement par les individus. La contrainte salariale cadrant la division du travail disparaîtra peu à peu pour laisser place à une libre activité sans division mécanisée : pêcher le matin, enseigner l’après-midi, réparer des ordinateurs le soir, dormir le lendemain matin par exemple. Le rapport au temps se voit au final radicalement transformé.

Le communisme est une société… sans classe

Cette abolition de la propriété et de l’État mène aussitôt à une disparition des classes sociales. Celles-ci existent parce que la propriété existe, dans la mesure où elle crée des conditions matérielles d’existence hiérarchiques qui divisent les individus. Ceux-ci se rassemblent autour d’intérêts communs dans lesquels ils s’identifient et se sentent attachés, créant ainsi une classe sociale propre à leurs conditions matérielles, c’est-à-dire : leur mode de vie, leur condition de vie, leur condition de travail, leur niveau d’études et ainsi de suite. Or, une telle réalité sociohistorique chez Marx dépasse de très loin la simple et subjective bipolarité dichotomique entre la bourgeoisie et le prolétariat, comme deux tout homogènes et cohérents en contradiction. En effet, comme le démontre l’analyse sur la lutte des classes en France7, il y avait plusieurs classes sociales en contradiction dû à leurs conditions matérielles : chacune d’entre-elles cherchait à préserver sa position de classe en l’améliorant pour ses intérêts. Que ce soit la bourgeoisie, le prolétariat, le sous-prolétariat et ainsi de suite, il y a des rapports en contradictions.

Plus précisément, ces rapports contradictoires deviennent antagoniques (donc inévitables) dans l’organisation même du travail, soit le rapport travail–capital. La classe oppressive cherche à faire valoir ses intérêts et son capital, alors que la classe oppressée cherche à faire savoir ses intérêts et son travail non-salarié (compris ici comme activité humaine). Dès lors, c’est la lutte des classes au sein même de cette contradiction du nom de « travail salarié ». Lorsque le prolétariat lutte pour réduire le temps de travail salarié (qui est une aliénation) et augmenter le temps non-salarié (qui est le développement humain, le temps de loisir, le temps d’épanouissement personnel, etc.), c’est pour le libérer du capital. Lorsque la bourgeoisie lutte pour augmenter la productivité et réduire les salaires, c’est pour augmenter son capital en capitalisant le travail non-salarié. C’est précisément cela qui crée des frictions sociopolitiques intenses entre les classes sociales à un point tel que des guerres internes éclatent et – rarement – des guerres civiles (qui ne durent jamais si le prolétariat est désorganisé face à la présence très organisée de l’État avec son armée que sont les soldats, puis les policiers – eux-mêmes étant une milice, mais légale et régulée selon des normes sociétales régies par les lois capitalistes). C’est pourquoi une révolution est nécessaire pour rompre avec cette contradiction capitaliste qui est insolvable par les réformes et les compromis. Autrement, ce serait de se condamner dans le cadre légal bourgeois à tout jamais.

Avec l’abolition de la propriété, qui mène à l’abolition du salariat et, ainsi, à l’inutilité de l’État qui, graduellement, s’éteint pour laisser place à d’autres institutions beaucoup moins centralisées, les classes sociales n’existeront plus dans la mesure où ils ne seront plus en rapports antagoniques. Cela veut dire que les contradictions existeront toujours, mais ne seront plus d’une classe oppressive sur une classe opprimée. Après le renversement du rapport antagonique du capitalisme – soit, la dictature du capital contre la dictature du prolétariat (ne pas confondre avec tyrannie) –, la société communiste ne sera plus divisée selon des classes. La hiérarchie d’un groupe « supérieur » et d’un groupe « inférieur » n’aura plus de sens dans une société où la marchandise se condamne à n’être qu’un bien pour répondre à des besoins (valeur d’usage) et non à un statut social (valeur d’échange social). Cela aura pour conséquence, par exemple, de ne plus laisser à la police à elle seule le devoir d’interagir lorsqu’il y a conflit social en pleine rue, au travail ou à l’école. La population elle-même pourra, voudra et devra agir pour répondre au conflit. La « classe policière » n’est plus réservée à quelques milliers de personnes au sein d’une ville, mais à la population elle-même en capacité d’agir.

Aussi, lorsque nous parlons d’abolition de classes sociales, nous parlons de pleine liberté du développement humain : si une personne veut pêcher le matin, enseigner l’après-midi et réparer des ordinateurs le soir, elle pourra le faire avec comme seule limite ses propres connaissances et ses propres habilités et aptitudes. Chaque activité humaine ne sera plus réservée à un groupe de personnes. Un exemple donné par Marx est le suivant : « Dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres choses, feront de la peinture. »8. C’est-à-dire que les professions et classes sociales se transforment en pratiques sociales qui ne sont plus réservées à aucune catégorie de personnes avec des privilèges quelconques. En d’autres termes, si une personne peut le faire et veut le faire, qu’elle le fasse.

Conclusion

Nous sommes très loin du communisme soviétique pensé par l’URSS qui – heureusement – se déclarait « socialiste en route vers le communisme » en raison de l’omniprésence de l’État comme détenteur de la propriété (publique)9. Néanmoins, il y a chez Marx une véritable volonté de développer une toute nouvelle société qui, sans être une recette magique infaillible, répond à de très nombreux besoins, dont un en particulier : l’épanouissement libre de l’être humain. Par libre, on entend ici vivre sans les contraintes d’une société hiérarchisée où la propriété encadre les rapports sociaux avec des limites et où il y a des institutions qui exercent des politiques grâce à des groupes minoritaires en position de domination. Plusieurs sociétés par le passé ont vécu ainsi, mais n’étaient pas aussi populeuses qu’aujourd’hui.

Certes, il est important de rappeler que le communisme de Marx n’est pas une étape qui vient d’elle-même, seule, selon une logique, voire une loi naturelle de l’histoire – chose qui fut comprise ainsi depuis longtemps. Le communisme est une pratique, c’est-à-dire que nous faisons le communisme, exactement comme Marx faisait sa science au lieu d’en développer une recette sur laquelle se repose plusieurs ingrédients pour comprendre et déchiffrer la société capitaliste. Si l’on veut que le communisme devienne réel, il faut dès maintenant construire les bases pour générer les nouveaux rapports sociaux communistes. Le communisme de Marx ne viendra jamais de lui-même : il faut le mettre en pratique par les faits et gestes.

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1– Il ne faut pas s’en cacher. Bien que Marx ai embrassé, comme beaucoup de révolutionnaires à son époque, la rhétorique romantique et la fascination pour les anciennes sociétés, il a laissé derrière lui un héritage intellectuel digne d’une science. Elle se veut rigoureuse et cherche à expliquer la totalité des phénomènes et rapports sociaux dans leur ensemble du point de vue de l’histoire, et non des idées. En d’autres termes, Marx a été parmi les premiers à faire la science du réel et de la réalité, en opposition à la science de la réalité imaginée et l’imaginaire. En un mot : le matérialisme contre l’idéalisme.

2– Avant de commencer la rédaction de la dissertation, il est extrêmement important de comprendre que Marx, dans sa science, inter-reliait absolument tout. Rien n’était isolé dans son temps et son espace : les rapports sociaux étaient reliés à leurs structures qui étaient reliées à leurs symboliques qui étaient reliées à leurs pratiques sociales qui étaient reliées à leurs exercices politiques, etc.

3– La différence entre « société bourgeoise » et « société capitaliste » est que la première est en plein développement, alors que la deuxième est en pleine expansion. En d’autres termes, la « société bourgeoise » développe des conditions qui mènent à la « société capitaliste », celle-ci ne faisant que se multiplier au sein des autres sociétés précapitalistes du monde.

4– On parle alors ici de postmodernité où l’on remet tout en question, sauf une seule et unique chose : la totalité capitaliste, c’est-à-dire ce qui englobe absolument tous les rapports sociaux dans leur ensemble pour les naturaliser. En un mot : les rapports sociaux de propriété générés par le capitalisme deviennent un état de nature au lieu d’un fait social tout à fait transformable, ce qui le rend si puissant, si tentaculaire et si efficace. Les conséquences du capitalisme sont remis en question, mais aucunement les origines de ces conséquences étant données qu’elles sont considérées comme « naturelles » en raison de la « nature humaine ».

5– Marx, Karl, Manuscrits de 1844, édition électronique, p. 85 [En ligne]

6– K. Marx, Misère de la philosophie, 1847, édition électronique, chap. 2 [En ligne]

7– K. Marx, La lutte des classes en France, 1850, édition électronique, 96 p. [En ligne]

8– Marx, Karl, L’idéologie allemande, trad. fr., Paris, Éditions Sociales, 1968, p. 434

9– L’URSS était socialiste dans la mesure où la propriété, au contraire d’être privée, était publique (détenue par l’État) alors que dans le communisme, ni la propriété, ni l’État n’existent.

2 Réponses to “Le communisme de Marx”

  1. Rubelien Says:

    Quelques remarques en passant :
    1 – « despote » est inapproprié, il vaut mieux employer despotique, en précisant que l’on se réfère (notamment voire surtout) au despotisme oriental.
    2 – « sans oublier l’industrialisation qui provoque une prolétarisation massive par l’expropriation des propriétés communales pour les convertir en propriété privées. » en fait ce phénomène, l’enclosure est plutôt antérieur au capitalisme de l’époque de Marx, dont il constitue plutôt l’accumulation primitive.
    3 – l’idéologie est dominante en soi ou aspire à le devenir. Elle est le reflet des idées de la classe dominante.
    4 – concernant l’Etat, et notamment sa fonction répressive il n’est pas inutile de rappeler ses analyses de Napoléon III et de son régime. Ainsi que sa fameuse lettre à Kugelmann sur la nécessité de briser la machine d’Etat bourgeoise.

    Par ailleurs, dans le passage sur le salariat, il serait bon d’insister d’avantage sur le lien entre salariat et marchandise, d’autant que la marchandise est précisément la richesse capitaliste (ce n’est pas l’argent, laissons cela aux catholiques !).

    Quant à l’URSS, étatiser le capitalisme n’est pas une forme de socialisme, surtout si l’on maintient l’ensemble des rapports de productions capitalistes :
    classe dominante (bureaucratie)
    idéologie (marxisme-léninisme)
    salariat (y compris salaire aux pièces)
    Etat (devenu dans les faits le capitaliste collectif en réalité)

    • nsrgnt Says:

      D’excellent commentaires. Je dénote par contre trois éléments que je trouve erronés.

      À propos du point deux, je te concède que la phrase pourrait être plus claire, mais il est justement dit que l’industrialisation provoque la prolétarisation massive tandis que la loi sur les enclos provoque une paupérisation massive. La paupérisation n’est pas suffisante pour assurer le caractère généralisé du prolétariat comme classe.

      À propos du point trois, une idéologie est le reflet de l’expérience de toute classe, pas seulement de la classe dominante.

      Bien qu’il est vrai que la question du salariat aurait pu être plus développée du point de vue de son rôle dans le capital, je crois que le choix fut fait de mettre l’emphase sur ses effets du côté prolétarien. De plus, la richesse capitaliste est la plus-value et non pas les marchandises. La plus-value accroît le capital; les marchandises ne sont que le véhicule pour réaliser la plus-value.

      Pour ma part, j’aurais mis l’accent davantage sur la fonction hégémonique de l’État capitaliste plutôt que sa fonction répressive puisque la seconde est une particularité de la première.

      Marx est mort avant même la naissance de la Deuxième Internationale, alors il est impertinent de dire que « Le seul véritable exemple moderne pour lui fut la Commune de Paris » en parlant des révolutions qui ont suivi sa mort.

      D’autre part, on parle beaucoup de l’Union soviétique, mais les expériences politiques s’inspirant du marxisme-léninisme (ou simplement du marxisme) voulant aller vers le communisme sont plus nombreuses et, ensemble, historiquement riches. Je défend tous ces régimes pour la simple et bonne raison que c’est l’héritage historique du prolétariat. Le nier serait se condamner à la servitude. Tout est à construire et rien nous indique la route sauf nos principes généraux et les expériences passées, bonnes et mauvaises, avec leurs bons coups et leurs erreurs. L’important est de demeurer critique en s’inspirant de cet héritage pour toujours aller de l’avant.

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