Ce qu’ils et elles diront de nous

Ce sera sans surprise. Par le futur, ces gens qui vivent sur cette planète raconteront comment nous vivions, pensions et agissions à notre époque réactionnaire. Plusieurs interprétations auront lieu, plusieurs théories, aussi pathétiques qu’absurdes, seront élaborées afin d’expliquer ce que nous étions. Mais un certain consensus dans ce que l’on nomme l’« opinion publique » sera très certainement demise.

Ils et elles diront que nous étions nombrilistes, pensant qu’à satisfaire dans l’immédiaté notre vide intérieur artificiellement crée par la réalité morose du capitalisme avancé. Ce manque personnel traduisait un mal être devenu l’unique trou à combler, l’unique objectif à atteindre, l’unique matérialité à saisir et apaiser.

Ils et elles diront que nous étions réactionnaires, refusant toute progression et toute révolution, avec en tête que seules les élections pouvaient nous affranchir, que seules les idées et les paroles pouvaient nous libérer du joug capitaliste, que seules les actions individuelles directes sans portée historique pouvaient nous débarrasser du vieux monde pourri.

Ils et elles diront que nous étions névrosé-e-s, vivant dans un délire total où les choses les plus insignifiantes et anodines de la vie prenaient des ampleurs titanesques. Les sacs de chips valaient plus que la vie de six milliards d’être humains, les célébrités étaient plus importantes que les prolétaires, les parades festives dans les rues exerçaient un plus grand pouvoir que la lutte des classes, l’inculture montait plus vite en popularité que la connaissance intellectuelle, la télé poubelle attirait plus d’attention que la famine, l’achat de produits de consommation générait des conflits sociaux très graves, allant jusqu’à la rupture et le meurtre.

Ils et elles diront que nous étions aliéné-e-s, appliquant sans conscience les impératifs du marché capitaliste dans notre vie routinière, peu importe notre appartenance de classe et politique. Le travail se voulait comme un épanouissement personnel, l’éducation comme une délivrance de l’ignorance, les inégalités sociales comme une réification de la nature humaine, les destructions de la nature comme des progrès de l’humanité vers le meilleur des mondes, le salaire était synonyme de bonheur, la possession de biens matériels reflétait la réussite personnelle, les lieux de production et de valorisation étaient des personnes [morales], les médias disaient toujours la Vérité, acheter était un acte politique.

Ils et elles diront que nous étions consuméristes, transformant toute la réalité en marchandise prête à consommer. Les relations amoureuses formaient une épicerie infinie, le savoir était un capital humain, le magasinage était un sport, l’eau représentait une série de chiffres sur la facture, la guerre profitait aux entreprises, les catastrophes naturelles étaient un investissement en bourse, les prolétaires étaient une armée de réserve pour la production.

Ils et elles diront que nous étions pervers-e-s, préférant des rapports sociaux faux, tordus par la totalité capitaliste. La participation au système plutôt que sa liquidation, la jouissance du symptôme plutôt que son traitement, la performativité du désir plutôt que la satisfaction des besoins, la fuite de la réalité plutôt que la lutte armée, la socialisation instrumentale plutôt qu’humaine comme l’empathie, le patriarcat plutôt que l’émancipation de la Femme.

Ils et elles diront que nous étions laxistes, favorisant la passivité face aux ravages morbides du capitalisme avancé dans tous nos aspects de la vie jusqu’à notre psyché. L’imbécillité était à la mode, la réflexion était à mourir d’ennui, l’autodestruction était essentiel à l’existence, le militantisme était une addition à son curriculum vitae, les débats n’aboutissaient à rien, les critiques restaient simplement et uniquement que des critiques, les actions se limitaient à des poursuites en justice, la dissidence armée était fondamentalement Mal.

Ils et elles diront que nous étions beaucoup de choses et nous ne pourrons jamais les contredire puisque nous serons mort-e-s, sans avoir la moindre possibilité de justifier notre misère crasseuse et mensongère. Non seulement ça, mais ils et elles feront la même erreur, la même gaffe, la même câlisse de faute que la notre.

Qu’est-ce que c’est ?

C’est cet oubli de préparation pour la lutte des classes sur de nouveaux fronts, cette maladresse d’avoir laissé le terrain encore fertile aux impératifs du marché capitaliste, cette gaucherie de s’être endormi sur la route de l’Histoire croyant avoir atteint le bout, laissant ainsi à la bourgeoisie la liberté de prendre le volant pour nous amener là où elle veut. Parce que la Révolution, c’est elle qui la mène présentement avec toutes ses innovations « si extraordinaires » et « si bénéfiques pour les populations » alors qu’elles ne servent en réalité que leurs intérêts capitalistes.

Nous dormons au gaz dans notre rêve de fin de l’Histoire et il n’y aura jamais de réveille-matin pour sortir du sommeil profond. Il ne tient qu’à nous de tout faire.

2 Réponses to “Ce qu’ils et elles diront de nous”

  1. Espérons que les gens de l’avenir n’auront pas de raisons d’être nostalgiques.

  2. Les gens du futur, c’est nous.
    Le futur est le résultat du présent et le présent est le résultat du passé.

    on lache pas

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