Les luttes parallèles et la lutte principale

La réaction contre le G20 a pris une tournure fort peu étonnante. Alors qu’il était question d’empêcher par tous les moyens possibles, aussi violents que non-violents, la tenue du sommet capitaliste, le tout s’est recyclé en une lutte libérale pour épargner un maximum d’arrêté-e-s aussi innocent-e-s soient-ils et elles (selon le jargon social-démocrate). Ce qui est étonnant par contre, c’est que cette nouvelle lutte est devenue la priorité alors qu’elle ne regroupe qu’un millier de personnes tout au plus inscrit dans une variété de classes sociales, du petit-bourgeois au prolétaire.

La défense des arrêté-e-s du G20 n’est pas « mauvais » ou « impertinent », au contraire. Il est nécessaire de protéger quiconque de la violence politique de la classe ayant part au Capital. C’est un fait indéniable. Le problème ne réside pas là. Ce qui cloche, c’est sa nature elle-même : elle renforce et justifie le capitalisme au lieu de le menacer et le détruire. Elle est l’exemple parfait d’une lutte parallèle.

Comment est-ce possible ? Qu’est-ce que cela signifie ?

Depuis l’après-guerre, on assiste à ce qu’on pourrait nommer la « pluralité des luttes », c’est-à-dire que chacun tente de lutter pour les intérêts de son groupe dans l’objectif d’une reconnaissance sociale et même juridique au sein de la société. Pensons à la lutte des Noir-e-s, des femmes, des homosexuel-le-s, et plus récemment des queers et bien sûr les arrêté-e-s du G20. Chacune de ses luttes vise ses intérêts de classe symbolique – et non socioéconomique telle que souvent comprise.

Dans la sociale-démocratie triomphante en terre occidentale capitaliste, et en concurrence avec l’expérience catastrophique de l’ex-URSS, la lutte prenait un trajet nouveau. Le capitalisme occidental donnait de meilleures conditions, plus charmantes et plus gratifiantes que celles de l’ex-URSS. Se battre contre le capitalisme pensait-on ? Voyons donc ! Non seulement le capitalisme démontrera qu’il sera plus efficace et plus pénétrant que le régime soviétique, mais en plus il le battra et sera à la disposition des besoins de chacun et chacune.

Chose qui s’est malheureusement avérée vrai.

Alors, la lutte pour l’émancipation et l’affranchissement du prolétariat du joug capitaliste n’était plus vraiment vendeur. La consommation de marchandises, la libération des moeurs, les salaires minimums, les dialogues mutuelles entre syndicats, patronats et État, les formations pour devenir manager, voyager dans le monde, investir dans son avenir individuel, faire du yoga et manger biologique … tout ça c’était vendeur. Les luttes fragmentaires ont donc pris le dessus : la lutte pour les femmes, la lutte pour les Noir-e-s, la lutte pour le salaire (quelle ironie), la lutte pour la libre sexualité, la lutte pour le temps de travail, la lutte pour les genres, la lutte pour les droits indigènes, la lutte pour la paix dans le monde, la lutte pour l’environnement, et ainsi de suite.

C’était ça la nouvelle lutte. Et le capitalisme ? Non, non, il va vous permettre de vous libérer. Ignorez le, c’est votre ami. Il vous donnera les moyens pour vous affranchir en tant qu’individu ou groupe d’intérêts. Tant que cela rapporte au capitalisme bien sûr, mais faut pas en parler. La libération des Noir-e-s ? D’accord ! De nouveaux prolétaires sur le marché, pourquoi pas. Des femmes sur le marché aussi ? Yes sir ! La marchandisation sexuelle ? Ouais, bonne idée. Plus de temps pour plus de travail ? Pas mauvais du tout. Un plus gros salaire ? Pas de problème, allez consommer ! Des entrepreneurs indigènes ? Excellent. Une nouvelle clientèle qui est ni homme ni femme ? Parfait ça. Une pause pour cesser la guerre ? Ça donnera du temps pour préparer la prochaine. L’environnement ? Achetez vert et ne soyez plus coupables de votre irresponsabilité vis-à-vis la Terre !

Le capitalisme est extrêmement rusé, vous l’aurez compris. Toutes ces luttes ont abouti à des réformes par ici et par là, rendant le système plus indestructible.

Certes, cette pluralité des luttes offre l’illusion d’une possibilité de reconnaissance, d’une « victoire contre l’État », d’une place garantie en société. Elle permet une diversité culturelle entre groupes sociaux « ne pensant pas de la même manière » et ainsi, assure l’existence du capitalisme avec en son sein des groupes d’intérêts aux idées divergentes – chose qui mine toute pensée rassembleuse universaliste. Elle interprète le monde comme terminé, où le futur n’existe plus en dehors du capitalisme, rendant l’immédiateté comme l’unique référence temporelle (c’est la fin de l’histoire, il faut dès maintenant en profiter et avoir sa place pour ensuite en jouir).

La lutte parallèle veut donc dire ici une lutte à côté de la lutte principale, qui vise une victoire partielle d’une victoire totale; qui cherche à gagner des miettes jusqu’au pain au détriment de la boulangerie; qui veut libérer maintenant ce qu’il peut sans préparer le lendemain. La lutte parallèle tente de tirer partie sur ce qui est pour l’instant disponible, accessible. Le capitalisme étant victorieux, il n’y a plus qu’à en tirer profit avec sa gang de chums, sa compagnie, son association, et plus encore.

Le problème réside dans la fragmentation de la lutte principale qui vise le communisme, l’affranchissement du joug capitaliste vers une société sans classe où les rapports sociaux de propriétés seront mis en commun pour répondre aux besoins de la vie et non aux fantasmes artificiellement crées par la totalité capitaliste actuelle. Elle a décousu au grand complet le mouvement historique qui marchait vers une réalité détachée de la fausse conscience. Elle a fait croire à tous et toutes que le projet émancipateur était terminé. Elle a donné feu vert à la résistance désespérée, avec l’aliénation comme sortie de secours. Elle a relâché les digues qui garantissaient certains éléments de la vie encore épargnés de la totalité capitaliste.

Cette choquante conversion (c’est-à-dire rendre les luttes parallèles comme étant la lutte principale), à peine perceptible pour quiconque ayant vécu une vingtaine d’années, a réussi à aliéner la menace anticapitaliste et la rendre docile. Pire, elle l’a mise à son service.

La lutte principale, qui regroupait toutes les luttes parallèles avec la promesse d’un monde meilleur, libéré des contraintes du travail, a tout simplement été dissoute en cette pluralité des luttes ne voulant que jouir de la possession du présent. Cela a eu pour conséquence de renforcer le capitalisme et de le rendre si pénétrant que les masses ne voient tout simplement plus la raison de s’en affranchir. Ayant trouvé leur confort et leur place au sein du capitalisme après de nombreuses luttes qu’elles n’ont souvent pas réalisé de leur vivant, la Révolution est bien le dernier de leurs soucis.

Que faire alors ? Pourquoi ne pas ramener la lutte principale de l’avant et rassembler à nouveau toutes les luttes parallèles ensembles derrière une même bannière : celle du communisme ? De telles questions pertinentes ne peuvent qu’être répondues par ceci : cela a déjà été fait et les conditions ne sont plus du tout les même pour recommencer de la même manière. Mais une seule chose est certaine : là où il faut frapper, c’est là où le capitalisme gagne depuis son existence. Cet endroit, c’est le travail, lieu d’aliénation et de transformation sociale par excellence.

Camarades, votre lutte postmoderne (ou parallèle) est non seulement futile contre le capitalisme, mais elle ne fait que le rendre plus efficace qu’il n’est déjà. Cessez de le nourrir.

5 Réponses to “Les luttes parallèles et la lutte principale”

  1. D’accord pour critiquer le réformisme, mais pas pour subordonner toutes les luttes (comme celles des femmes et des communautés culturelles) à la lutte de classe. Le sexisme et le racisme (entre autre), pourrait survivre au capitalisme, surtout si on ne fait que parler de classes sociales. C’est un des gros problèmes avec le marxisme d’ailleurs.

    On a besoin de critiquer la société dans son ensemble, d’en faire une critique généralisée. Là-dessus l’IS était pertinente, bien qu’on puisse la critiquer sur plusieurs points. Et pourtant, elle était d’inspiration marxiste.

    • Le capitalisme ne fera que recycler de façon marchande le féminisme. Ce dernier ne peut réellement et concrètement lutter dans un tel cadre : c’est impossible. C’est lutter pour devenir une marchandise, chose qui est problématique. Très problématique.

      Le féminisme radical (et matérialiste), c’est vraiment autre chose.

      Pareil pour le racisme. Lutter pour le racisme, oui, mais pas sous le capitalisme qui ne fera qu’en tirer profit (des marchandises de toutes les couleurs !) C’est un faux combat dans le capitalisme. Je ne dis pas qu’il faut lutter pour le communisme, ET ENSUITE le racisme, féminisme, etc. Ce que je dis, c’est qu’il ne faut pas lutter en fonction du capitalisme (nous voulons les femmes dans le marché capitaliste et nous voulons des Noir-e-s avec un salaire !)…

      Mais bon, c’est déjà trop tard et c’est maintenant rendu des petits détails quasi-techniques. Aujourd’hui, c’est le mouvement écologiste qui est en train de se recycler en marchandise.

      Parce que vois-tu, que ce soit le féminisme ou le racisme, le Capital en a rien à cirer : ça reste de la marchandise. Peu importe ton sexe, ton âge, ta couleur de peau : tu reste de la marchandise, t’es pas un être humain. Pareil pour la nature qui n’est qu’une marchandise.

      Pour ce qui est de l’IS, elle a critiqué la société pour la rendre indestructible. Comme écrit dans le livre « Votre révolution n’est pas la mienne », le « situationnisme qui prétendait porter la remise en cause la plus radicale de la société de son temps n’a en fait vraiment réussi qu’à lui donner son style nouveau. »

      Sinon, actuellement, on subordonne l’émancipation du joug capitaliste par des luttes parallèles qui ne gagneront tout simplement jamais. C’est comme croire qu’on va atteindre le communisme à force de voter. Ou de faire des manifestations. Ou de faire des grèves (étudiantes par exemple, ou des syndicats institutionnalisés). C’est futile. Gravement futile.

  2. Il y a plusieurs luttes qui ne sont pas parallèles, mais intégrées.

    Pour le reste, je crois aussi qu’une lutte ne mène pas à beaucoup si elle ne vise qu’à permettre à certain-e-s de mieux « bénéficier » du capitalisme.

  3. Ce billet est très intéressant. Personnellement, d’un point de vue anarchiste (et non selon votre point de vue communiste) la lutte principale est celle contre toutes les hiérarchies de pouvoir, mais au fond, le même raisonnement s’applique.

    Ceci dit, placer uniquement la lutte contre le capitalisme (lutte que j’appuie à ma façon) comme lutte principale risque à son tour de renforcer l’étatisme et les autres formes de hiérarchie de pouvoir.

  4. « Mais une seule chose est certaine : là où il faut frapper, c’est là où le capitalisme gagne depuis son existence. Cet endroit, c’est le travail, lieu d’aliénation et de transformation sociale par excellence. »

    Ce qui n’est pas incohérent avec la lutte contre les hiérarchies de pouvoir, tout de même!

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