Le rôle de la violence contestataire

Les sommets des capitalistes du G8/G20 auront lieu cette fin de semaine. Ces agent-e-s du Capital des 20 pays les plus productifs se réuniront pour gérer les coffres des travailleurs et travailleuses du monde selon leur politique. Cela ne restera évidemment pas sous silence: il y aura une contestation. Nous assisterons donc à une lutte de pouvoir, un rapport de forces. Différentes pratiques de lutte, violentes ou non, motivent plusieurs personnes à parler d’un antagonisme entre non-violence et violence, c’est-à-dire une opposition nette entre deux formes de lutte contestataire très distinctes et dont chacune possède ses caractéristiques propres. Suscitant moult débats, ajoutons donc notre part.

Illustrons d’abord cet antagonisme tel que compris selon le sens commun.

D’un côté, nous avons le pacifisme. Celui-ci écarte toute possibilité d’employer une forme d’agression, autant contre du matériel que des personnes, dans le but de tenir une norme éthique spécifique : l’éthique déontologique. Celle-ci est caractérisée par l’impératif catégorique kantien et les principes homologues, qu’on peut vulgairement résumer en « ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ».

De l’autre côté, nous avons la violence. Celle-ci, contrairement aux compromis du pacifisme, rejette le discours et ne cherche qu’à perturber les activités et manifestations sociopolitiques. Elle tire racine d’un groupe de personnes parfois organisées ou d’une organisation quelconque qui emploie la violence, traduite par des bris matériels, des accrochages musclés avec des agent-e-s au service de l’État – la police ou l’armée – ou le « terrorisme » afin d’être vu et entendu par les responsables d’État. Par conséquent, cette forme de lutte est souvent considérée comme offensive : la violence veut gagner avec des actions qualifiées d’anarchistes ou de frustrées. En ce sens, la répression étatique est jugée comme une « légitime défense » à ceux et celles « qui veulent juste foutre la marde » (anarchistes et frustré-e-s).

Mais il y a un problème avec cette façon de voir les choses au sein de la contestation: elle est fausse. La raison est simple : la violence et le pacifisme ne sont pas des antagonismes. L’explication donnée pour les séparer en deux sphères distinctes (une bonne en-soi et une mauvaise en-soi) est ancrée dans un seul et même système philosophique, l’éthique déontologique. Ce point de vue idéaliste conçoit le peuple comme étant souverain et source de pouvoir, donnant à l’État l’essentiel de ses pouvoirs grâce à un contrat entre citoyens. Lorsque l’État agit illégalement, n’est plus légitime ou brise le contrat, le peuple réaffirme sa souveraineté et reprend les pouvoirs qu’il avait confié. L’agression est toujours reprochable car elle est mal en soi. Elle ne peut être universalisée, c’est-à-dire que l’agression n’est acceptable dans aucune situation, aucune condition, aucun contexte. Or, ce libéralisme politique ne colle pas du tout à la réalité.

Cette conception du Bien et du Mal est construite de façon idéaliste, c’est-à-dire qu’elle est abstraitement définie à partir de la raison pure ou, si vous préférez, de ce qu’il y a ent’ vos deux z’oreilles (je pense que, donc c’est vrai). En d’autres termes, ce qui est Bien l’est puisque cela est reconnu comme tel grâce à un raisonnement qui suppose que « causer un désagrément ou une injustice logique » est fondamentalement indésirable (violent). Inversement donc, ce qui est passif (non-agressif) est Bon parce que cela est juste et légitime. Le pacifisme clame sa légitimité en vertu d’un tel raisonnement.

Ce point de vue déclare donc que la violence est toujours volontaire et jamais involontaire lorsqu’un individu est pleinement raisonnable, jetant ainsi une culpabilité sans précédent sur la personne responsable d’un acte violent. Par contre, cette fable philosophique de l’idéologie dominante est démentie par la vie sociale empirique. Avec peu d’efforts, nous découvrons qu’il existe en fait une violence objective, structurelle et systématique. Celle-ci se trouve dans le phénomène objectif de l’exploitation du travail (qu’il soit reconnu comme tel ou non). C’est ainsi que nous pouvons reconstruire tout le système d’oppression, depuis la famine jusqu’à la violence armée.

À travers l’histoire, chaque violence politique n’a été qu’une violence de classe contre une autre. De chaque côté, dans chacune des contradictions de classe, la violence exercée était toujours considérée comme légitime. Non pas par la classe qui en est victime, mais la classe (et tou-te-s qui se reconnaissent dans celle-ci sans nécessairement être dans celle-ci) qui la pratique. Cette violence devient légitime lorsqu’elle est reconnue dans des formes de pratiques sociales significatives à une classe qui prend conscience d’elle-même, c’est-à-dire qui se reconnaît comme ayant une existence propre. « Faire violence » devient donc un point de vue de classe.

Par ailleurs, les discours et débats d’idées du pacifisme, ainsi que les coups théâtraux de la violence se limitent dans un cadre précis : celle de la technico-spécificité opératoire. Cela signifie que les actions sont dictées comme une leçon et enlignées vers plus d’efficacité à l’immédiat avec le moins de dépenses d’énergie possible, suivant ainsi une série d’opérations bien précises. Dans le pacifisme, par exemple, ce sont des manifestations médiatisées où l’on s’affiche du mieux qu’on peut avec de la couleur, des pancartes et des banderoles dans le but d’obtenir le maximum de visibilité. Par contre, dans la violence, ce sont plutôt des voitures brûlées comme nous l’avons constaté en France à la fin de l’année 2005 ou des vitrines cassées à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver vues à Vancouver en février dernier. Cette stratégie (que l’on considère à tort comme « rapport de force ») vise à établir une communication directe avec le pouvoir en place socialement reconnu. Ce type de procédure est caractéristique des sociétés dites « postmodernes » où l’immédiateté compte beaucoup plus que l’avenir; l’action, ou, plus précisément, l’action efficace devient le seul critère du moteur de l’Histoire.

Enfin, nous savons pertinemment qu’au final, aucune de ces actions techniques, qui sont maladroitement classées comme « violentes » ou « pacifiques », n’aboutira à des transformations des rapports sociaux dans lesquels nous sommes contraints et régulés. Le problème dans ces actions et cette analyse idéaliste réside donc justement dans l’emphase qu’elles mettent sur la technique de la lutte plutôt que sur les résultats de la lutte. Cette fâcheuse attitude transforme la lutte des classes en lutte d’idées sans lendemain dont la portée historique est nulle; Žižek dit même que les acteurs jouissent du symptôme de crise, que le moyen (la lutte) est la fin elle-même. Les actions sont donc enfermées dans un espace et moment donnés, sans continuum, et s’atomisent dans la réalité pour n’être qu’une tempête dans un verre d’eau. Une action sans portée est une action vouée à l’échec.

Mais alors, de quelle violence est-il question et quel est son rôle ?

La violence doit être entendue comme le refus catégorique d’adopter un type de relation sociale : dans notre cas, c’est le refus du capitalisme. La violence est ni offensive ni défensive: elle est l’unification de ces deux pôles dans la praxis, c’est-à-dire l’ensemble des actions que l’on pose en vue de la transformation de nos rapports sociaux. La pratique même de la violence amène l’exercice du pouvoir.

Le capitalisme, lui-même violent par l’expropriation des moyens de productions, par la valorisation incessante de la valeur, par le contrôle des leviers de domination et par la répression et l’aliénation systématique des prolétaires, doit être opposé et remplacé par un autre système où les rapports sociaux de propriétés seront mis en commun. Cette mise en commun liquida les vieilles racines pourries sur lesquelles se repose encore l’ancien monde et dévoilera le véritable état actuel des choses : la misère et la destruction capitaliste. Mais une telle contradiction ne peut se résoudre que d’une seule manière : par la violence de la lutte des classes. Tout autre manière de faire est futile.

La raison est simple. Peu importe notre tentative à vouloir transformer les conditions matérielles d’existence vers une société affranchie des impératifs du marché capitaliste, nous rencontrerons inévitablement une résistance, une réaction armée et violente. Dans notre situation, c’est la réaction de l’État et de ses vassaux comme l’appareil policier, outil de contrôle de masse pour les capitalistes. Ces appareils n’existent que pour assurer l’existence perpétuelle du capitalisme par l’exercice de leur violence « légitime », détenue par le possessionariat et le propriétariat – vulgairement nommés « bourgeoisie » -, sans limite sur toute révolte, tout soulèvement, toute opposition trop dérangeante. En ce sens, toute action violente éclatée et toute action pacifique – collective et éclatée – deviennent impertinentes pour la lutte des classes. Aucune d’entre elles ne menace directement l’ordre établi et le capitalisme.

Donc, pour rendre cette violence collective possible – la lutte des classes -, il faut briser les chaines qui nous limitent dans nos actions. Nous devons surpasser le cadre technique, le tableau qui nous est imposé et que nous avalons sans en avoir conscience au point de le considérer comme une doxa. Il faut nécessairement surmonter cette dictature culturelle, cette totalité qui nous dicte comment agir, comment contester, comment s’afficher, et qui restreint soigneusement notre pouvoir à la simple consommation de marchandises (acheter c’est voter, et voter c’est exercer son pouvoir). La violence est une pratique politique qui emploie le nécessaire pour exercer notre pouvoir de classe, et non pas un ingrédient d’une recette magique de révolution.

Soyons clairs : la contestation, violente ou non, éclatée ou non, n’est qu’une réaction face à une réalité que l’on refuse ou nie tout simplement. C’est agir uniquement par opposition dans les limites du « possible » au sens stricte de la classe sociale ayant part au Capital (actionnaires, patron-ne-s, gestionnaires). Nous devons cesser de contester, de banalement résister. Résister, c’est capituler nous disait Žižek. Nous devons plutôt quitter ce rituel mystique sans fin et s’organiser matériellement autour d’une ligne politique révolutionnaire et cohérente qui ne visera pas à déranger ou salir le capitalisme, mais bien à le menacer et éventuellement l’abolir par la Révolution. C’est ainsi que nous pourrons le remplacer par un tout autre type de relation sociale : le communisme.

La Révolution n’est pas un crisse de dîner de gala !

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3 Réponses to “Le rôle de la violence contestataire”

  1. En fait, je pense qu’on pourrait distinguer « agression » (qui est mal en soi), « défense contre une agression » (souvent très bien) et « pacifisme » (bien ou mal selon les circonstances).

  2. Ceci dit, il est difficile de concevoir une révolution violente sans éducation populaire préalable et sans appui populaire significatif.

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