Québec réactionnaire

Le budget provincial vient d’être présenté et la population est en colère. La hausse tarifaire généralisée ainsi que les coupures amères font déjà craindre le pire et de très nombreux groupes se sont réunis sous une coalition pour former une opposition. Celle-ci se veut contre l’attaque néolibérale massive dans les services sociaux en rejetant catégoriquement toute hausse. La coalition a donc décidé récemment qu’il fallait prendre la rue pour afficher son désaccord et agir concrètement par le biais d’une manifestation. Le message se résume à dire non aux coupures des acquis sociaux et oui à une meilleure gestion de ceux-ci par différentes mesures fiscales. Certains parlent même d’un retour à la lutte des classes !

Sauf que …

Il y a là une anomalie et beaucoup ne la perçoivent malheureusement pas.  Certes, nous avons toutes les raisons du monde pour se révolter et être en colère, mais cette contestation n’a rien de progressiste. Bien au contraire, elle est réactionnaire; elle ne fait que s’opposer. Avant d’aller plus loin, définissons brièvement les termes « progressiste » et « réactionnaire » en illustrant leurs caractéristiques pour démontrer l’attitude de la contestation actuelle.

Par réactionnaire, nous entendons ici une attitude conservatrice face aux transformations des rapports sociaux. Elle est un refus du changement de l’ordre des choses; elle se fait essentiellement « en réaction » à un événement et ne propose rien de nouveau. Cette réaction peut se traduire sous diverses pratiques politiques (discours, pétitions, manifestations, violences, etc) qui visent à affirmer le maintien d’une réalité déjà en place. Elle se met en mouvement uniquement pour revenir à un passé jugé idéal, meilleur ou gratifiant face à ce qui est imposé ou proposé. Une réaction n’ira jamais de l’avant, mais plutôt de l’arrière; elle ne cherche pas quelque chose de nouveau pour améliorer la réalité.

La réaction entre donc en opposition avec l’attitude progressiste qui consiste à obtenir des gains dans une optique de « progrès », c’est-à-dire l’amélioration des conditions de vie actuelles. Cela se traduit par des pratiques politiques offensives – et non défensive comme la réaction – vers l’acquisition de nouvelles choses sans nécessairement attendre qu’une menace ou qu’une attaque se cristallise.

Soulignons que la pensée du progrès provient de la philosophie des Lumières où l’on cherchait par la Raison à rendre l’existence humaine plus agréable en appliquant une action positive aux choses, en les rendant « plus qu’elles ne l’étaient déjà », en recherchant le caractère « universel ». Dans l’État absolutiste de France par exemple, l’attitude progressiste consistait à rendre universel, où universel était entendu de façon dominante comme s’appliquant seulement aux hommes, les privilèges réservés à l’aristocratie et de rendre accessible tous les postes de l’État à ceux qui le méritaient raisonnablement; cela donna lieu à la Révolution française. En Angleterre, ce fut l’amélioration technique de l’agriculture pour relier la production agricole aux impératifs du marché capitaliste naissant: la productivité et la rentabilité.

L’attitude progressiste se caractérise donc par la nécessité de rendre les rapports sociaux plus « humains » (au sens humaniste), donc caractérisés par la Raison et l’universalité. Grâce aux exemples précédemment mentionnés, nous pouvons comprendre comment le capitalisme s’ancre originalement à la pensée progressiste.

L’idéologie du progrès a aussi servi aux socialistes de tout genre. La Raison étant le nouvel étalon de la Vérité, les socialistes s’en sont servi afin de légitimer leurs revendications et leurs luttes. Les conflits de classes qui caractérisent le capitalisme ne peuvent être compris que dans le cadre de l’intérêt, car l’intérêt des propriétaires, soit l’exploitation de ceux et celles qui ne possèdent que leur force de travail, ne peut se revendiquer de l’universalité, est en conflit direct avec l’intérêt d’émancipation des dépossédé-e-s. Aucun compromis ou redistribution partielle enlève ce fait fondamental. Nous pourrions aussi dire que l’universalisation de l’échange « libre et égal » de marchandises amène sa propre négation à travers la marchandise-travail qui n’est pas échangée pour sa véritable valeur d’échange, mais échangée à rabais afin de dégager un profit. Le communisme étant la pensée socialiste scientifique, les communistes revendiquent donc l’universalité en voulant éliminer l’exploitation capitaliste.

Revenons donc à notre sujet principal: pourquoi est-ce que la contestation actuelle est réactionnaire et non pas progressiste ?

La contestation actuelle désire conserver les acquis sociaux, menés autrefois par le progressisme ouvrier, au sein de la classe moyenne; c’est ce que les documents de la coalition disent implicitement. Or Karl Marx nous disait que la classe moyenne ne se défend que pour éviter de glisser vers une classe plus précaire en réaction aux menaces du possessionariat et propriétariat. En d’autres termes, elle réagit pour ne pas disparaître en tant que classe, mais sa disparition est inévitablement à cause des mécanismes inhérents au capitalisme: désappropriation, exploitation, marchandisation et valorisation.

Par ailleurs, le message, ou plus précisément le discours, est l’unique moyen de lutte employé par la coalition pour, disons-le, maladroitement combattre. D’abord à cause d’un compromis implicite de classe, mais surtout, en corrélation directe avec le compromis, à cause de la reconnaissance de la légitimité de l’État bourgeois, il ne s’agit pas d’une lutte visant la transformation radicale des rapports sociaux. On oscille dans le flou des intérêts, ce qui tempère nécessairement la lutte radicale. Il ne peut y avoir de cohérence politique claire dans la réaction actuelle dû aux nombreuses contradictions qui se trouvent en son sein; on ne peut donc pas parler clairement de lutte des classes (clin d’oeil à l’UCL). En effet, nous retrouvons sur le plan idéologique des chrétien-ne-s, des libéraux-ales, des libertarien-ne-s, des socio-démocrates, des socialistes et même des communistes ainsi que des anarchistes, des partis politiques qui s’opposent au budget comme l’ADQ, le PQ – évidemment – et QS, et sur le plan économique des prolétaires, la petite-bourgeoisie et la moyenne bourgeoisie « morale ».

Cela a pour conséquence de bloquer la contestation dans un cadre technique: son but n’est pas de créer un rapport de force réel et d’entamer une attaque pour la réappropriation de ce qui nous est dû – c’est-à-dire notre vie et notre travail -, mais d’une simple démonstration médiatique où la pancarte devient l’arme de combat devant la caméra aux côtés du microphone. La lutte politique devient donc une lutte idyllique où l’enjeu final est le nombre de votes aux prochaines élections. Rien n’a vraiment changé.

La contestation actuelle n’est nullement progressiste puisqu’elle ne vise pas des gains afin de rendre notre vie difficile sous le capitalisme plus acceptable et tolérable (on ne parle même pas de révolution ici). Dans les faits, il n’y a qu’une vaine tentative de ralentir l’accroissement des tensions entre classes sociales afin de maintenir l’ordre établi. Par contre, pour le Capital, cela est intolérable: celui-ci doit croître pour survivre. Les « progressistes lucides » au pouvoir dont l’intérêt est dans le Capital ne peuvent concevoir autrement « l’intérêt général »; pour eux, l’intérêt général est nécessairement l’intérêt du Capital, qui « s’adonne » à être leur intérêt ou, plus précisément, est aussi leur intérêt en vertu de leur propriété privée garantie politiquement par leur domination. Évidemment, on y accroche tout le tralala idéologique pour justifier la situation.

Les impératifs du marché sont donc simplement ralentis par la contestation réactionnaire. Si nous tentons de la rendre progressiste, c’est-à-dire agressive dans le but d’obtenir des gains pour un « progrès », elle ne fera que retarder les impératifs du marché et, en parallèle, la lutte des classes. C’est ce qui s’est produit après la Seconde Guerre mondiale où la lutte des classes s’approchait dangereusement vers une guerre civile généralisée. Certes, seule une mise en commun des propriétés jusqu’à présent privées peut garantir une plus grande harmonie sociale.

Quelle attitude adopter alors ?

Évidemment, celle de la Révolution. Elle est la seule permettant une transformation réelle de nos rapports sociaux. Elle génère un rapport de force qui menace directement la classe ayant part au capital (en opposition antagonique aux « sans-part »). C’est l’attitude révolutionnaire qui donne une cohérence politique à la lutte et unie un ensemble de classes spécifiquement du même ordre: les prolétaires contre le capitalisme. Elle ne freine et ne retarde pas le capitalisme: elle l’élimine. Elle ne demande pas de gains et ne se coince pas à s’opposer: elle veut tout.

Voilà à quoi les révolutionnaires matérialistes doivent adhérer. La Révolution n’est pas un diner de gala ou une manifestation festive; elle nécessite des forces considérables, une lourde mobilisation et une compréhension scientifique des rapports sociaux et de la réalité sociale. De sorte, il sera possible d’emprunter les moyens nécessaires pour la lutte et déclencher une lutte des classes assez sévère pour aboutir à une guerre des classes, c’est-à-dire la guerre civile. En ce sens, nous pourrons aboutir à une Révolution et transformer radicalement les rapports sociaux qui ne peuvent l’être que – et uniquement – par la Révolution.

Tout autre moyen est futile contre le capitalisme. On peut apaiser les tensions entre les classes, mais nullement freiner et renverser le capitalisme par d’autres moyens qu’une Révolution. Soit on met un terme aux rapports sociaux de propriété capitalistes, soit on persiste à les perpétuer. Présentement, nous avons une bonne occasion de propager la haine révolutionnaire contre le capitalisme et alimenter la colère prolétarienne actuelle vers une radicalisation de la contestation.

Saisissons-la et cessons de croire que Charest ou le PLQ sont les responsables des politiques capitalistes au Québec. Les rapports sociaux sont le résultat de l’interaction entre des classes sociales entières.

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12 Réponses to “Québec réactionnaire”

  1. Episteme Says:

    Votre description de la réaction est caricaturale, et au demeurant inutilement longue. Réaction ne veut pas dire  »refus » du progrès, ni apologie du  »retour en arrière ». Ce que ça veut dire c’est: prudence.

    Vous n’avez d’humanistes que les prétentions.

  2. Votre commentaire est non seulement impertinent, mais complètement déconnecté. Considérer la réaction comme une prudence, c’est sérieusement ignorer son histoire et sa définition.

    Je vous invite à prendre le dictionnaire.

  3. Episteme Says:

    C’est peut-être parce que je me fis à votre définition:  »Par réactionnaire, nous entendons ici une attitude conservatrice face aux transformations des rapports sociaux.  »

    Donc, prudence.

  4. Vous faites du sophisme, c’est intéressant. Mais je vais vous répéter la même chose : votre commentaire reste impertinent.

    Le dictionnaire ne doit pas être si loin de votre table de chevet, ouvrez-le.

  5. Episteme Says:

    Tiens, donc, je fais du sophisme. Auriez vous l’amabilité de bien vouloir m’indiquer quel sophisme j’ai employé exactement?

    • nsrgnt Says:

      http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89pouvantail_(rh%C3%A9torique)

      Inutile de nous répondre. Tu nous fais perdre notre temps. Nous considérons ce différent comme clos.

      • Episteme Says:

        Non mais je suis curieux de voir comment vous appliquez ça à mon cas. Je reprends votre définition de  »réactionnaire », et je dis que cela n’implique pas de retour en arrière, ni de refus du progrès; que tout ce que cela implique c’est de la prudence. Vous voyez un sophisme de l’homme de paille là-dedans? Moi pas!

  6. Le problème est que les gens ne se mobilise pas s’il n’y a pas de coupures, des hausses de frais ou des régressions notables. Bush en a réveillé plus d’un aux États-Unis, même s’il dirigeait un empire et que le problème était beaucoup plus profond que sa propre personne ou son administration. Bien sûr, il était systémique. C’est pourquoi, Obama ou Bush, c’est bonnet blanc ou blanc bonnet.

    Que moi ou toi on aille à cette manifestation ne change rien. Ce n’est pas un mal ou un bien. Il suffit de ne pas se faire d’illusion. Si ça reste une marche et que tout le monde rentre chez soi, alors tout ça ne mène à rien. Même dans l’éventualité ou le gouvernement reculerait (ce qui serait surprenant), nous n’aurions toujours aucun contrôle sur nos vies et rien n’aurait vraiment changé. Mais en même temps, la critique passive n’est pas en soi révolutionnaire ou moteur de changement social. Elle peut y mener, mais elle n’est pas une fin en soi.

    Et puis les nihilistes applaudiraient ce budget. Pour eux les conditions sociales doivent se dégrader jusqu’au point où la situation soi tout simplement intenable et que le peuple n’ait plus le choix de se révolter. Ils et elles doivent même provoquer ces souffrances afin d’accélérer le processus. C’est assez pervers comme mentalité. Et je ne vois pas en quoi c’est progressiste.

    Si les conditions de vie se dégradent, sommes nous supposéEs ne rien faire en attendant le grand soir? On pourrait attendre longtemps. Je sais que tout ça découle du capitalisme et de cette pseudo démocratie qui n’en n’est pas une, mais si on mobiliserait demain sur nos propres bases, on se ramasserait une dizaine et on serait la risée de la ville, non sans raison.

    Je sais qu’un contexte révolutionnaire ça ne tombe pas du ciel, ça se construit et c’est aussi ce que je veux. Mais ça ne se fera pas en quelques jours et je n’aime pas l’idée de me condamner à l’inaction en attendant que plus de gens ne se radicalisent.

    Et puis l’un n’empêche pas l’autre. Suffit de bien savoir gérer son temps et son énergie.

    • nsrgnt Says:

      Je ne suis pas d’accord avec les nihilistes non plus pour sensiblement les même raisons. Par contre, j’aimerais développer quelque peu sur la question de « l’insupportable ». À mon avis, avis que partage et développe entre autres Grandizo Munis, il est erroné d’attendre le « point de non fonctionnement » du capitalisme, car le capitalisme, par définition, se transforme perpétuellement pour « mieux fonctionner ». Penser cela, c’est complètement ignorer ce qu’est le capitalisme. C’est la conscience (et la praxis qui s’y apparente) des problèmes qu’engendre le capitalisme et des moyens matériels de le surmonter qui est révolutionnaire.

      Lénine avait clairement explicité la nécessité d’une organisation révolutionnaire qui sert d’avant-garde; notre collectif approuve cet énoncé (cela avait déjà été dit). Il est nécessaire de mettre en forme une organisation consciente de ses buts et qui travaille à ses fins. Ce qui est si décevant, c’est la quantité d’organisations purement propagandistes. (Je n’ai pas envi de développer cela dans un commentaire; je crois que j’ai esquissé le coeur de mon propos.)

      Bref, il ne s’agit pas de faire une critique passive ou de ne rien faire et d’attendre. S’organiser avec des moyens et des fins politiquement cohérants, c’est faire quelque chose. Moindrement que l’on s’attarde à regarder l’Histoire, nous pouvons voir des groupes, des organisations et des mouvements conscients d’eux-même qui agissent concrètement vers leurs fins. S’organiser est une tâche qui prend beaucoup de temps, qui demande une certaine discipline, une tâche qui ne donne pas nécessairement de résultats immédiats, mais qui donne des résultats à terme. J’en ai dit assez pour l’instant.

  7. Réactionnaire vs Progressiste ça a toujours été un faux débat, l’important c’est le mouvement, c’est qu’il y est quelque chose qui bouge et à partir de ce moment tu ne sais jamais ou ça peut finir, quel nouvelles possibilité ça peut ouvrir…

    La ligne Historique socialiste ça limite vraiment notre propre dépassement.

    Reste à profité de toute les occasions possible pour dépasser l’illusion de paix sociale et rentrer à deux pieds dans la guerre sociale.

    FTOW (Fuck the old world)

  8. Cette manifestation bourgeoise, était appuyés par des organisations prolétarienne modéré.

    Si la masse populaire est de 25,000 personnes, je crois qu’il est stratégiquement nécessaire de la finir tranquillement mais qu’elle dures très longtemps et fasse le plus de territoire possible.

    Ceci s’applique aussi a la dernière du 1er mai, l’objectif c’était de palier avec le fait qu’il y avait trop peu de monde pour en faire une révolution, en allant chercher une crédibilité.

    Un niveau de violence accru, comme le napping d’éléments politiques requiert un soutien populaire qui outnumber les forces de sécurités.

    Obligatoirement, il faut une révolte au sein même des forces de sécurité.

    Une dépression économique requiert des conflits économiques entre la Chine et les USA.

    Si les leadership politiques et militaires respectifs peuvent s’entendre, comme c’est le cas présentement, alors il n’y a pas assez de souffrances humaines pour créer ce changement.

    On ne forces pas un monde a changer, en l’emmenant dans la merde pour qu’il s’en sortes après.

    Faudrait chercher des améliorations dans le contexte actuel, mais la n’est pas votre rôle n’est-ce pas? Il faut de tout pour faire un monde adaptatif.

    • Nous donnons des pistes de réflexions et des notions de compréhension pour la Révolution. Je vous invite à lire la page « Qui sommes-nous ? » pour mieux saisir.

      Cependant, merci de votre commentaire critique – bien qu’il ne contredise en aucun cas le billet présent.

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