Actualiser ses termes est nécessaire

Il m’est souvent donné de voir et d’entendre des propos quelques peu arriérés, des concepts passé-date et des notions erronées avec notre époque et notre situation sociohistorique. Je ne parle pas des réactionnaires en soi qui, bien évidemment, sont déconnectés de la réalité. Je parle plutôt des révolutionnaires qui se coincent dans une forme de dogmatisme idéologique sans jamais être capable d’adapter leur rhétorique et leur interprétation du monde au contexte d’aujourd’hui, aux pratiques sociales concrètes à l’immédiat. Ces personnes en particulier n’ont pas forcément tort, mais elles sont isolées dans un univers de mots adapté à une réalité qui est derrière nous.

C’est pourquoi il est nécessaire d’adopter une analyse critique et scientifique du monde, des concepts connus dans la théorie révolutionnaire, principalement marxiste, et les faire correspondre à l’époque et l’espace dans lesquels on vit. Tel est le rôle du socialisme scientifique : adapter les connaissances de la révolution à la réalité concrète, aux pratiques sociales. N’est-ce pas le but de toutE révolutionnaire : découvrir la vérité historique et sociale, c’est-à-dire matérialiste ? Le mensonge et l’idéalisme sont des outils réservés qu’aux réactionnaires.

Ne les employez jamais.

Prenons, par exemple, la « classe ouvrière » pour parler des prolétaires ou la « bourgeoisie » pour parler des patrons. Ces deux notions sociales semblent être très mal comprises ou utilisées à outrance sans en comprendre le fondement. Il y a d’autres exemples comme « rapports de production » et « fin de l’histoire », mais limitons-nous aux deux premiers.

La conception de « classe ouvrière » est non seulement très réductrice mais sélective. Elle ne regroupe pas touTEs les travailleurs-euses qui sont contraintEs de vendre leur force de travail, mais bien les personnes dans les secteurs spécifiquement artisanal et industriel du mode d’organisation capitaliste. Le secteur agricole est plutôt consacré à la « classe paysanne ». La « classe moyenne », quant à elle, est un concept repris par les fascistes pour regrouper les « ni-ni » selon le classement erroné de richespauvres. En soi, cette classe [moyenne] n’est qu’une position d’entre-deux temporaire avant de tomber inévitablement dans le prolétariat ou la bourgeoisie – mais souvent, dans la condition prolétaire.

L’histoire nous a montré, et Ellen Meiksins Wood l’explique très bien, que les pressions perpétuelles des impératifs (et non des possibilités) du marché capitaliste ont contraint les paysanNEs à s’adapter en devenant fermierEs ou perdre leur propriété terrienne et devenir ouvrierEs agricole. Ces paysanNEs qui voulaient rester indépendantEs du marché ne pouvaient le faire indéfiniment en raison de ses pressions étouffantes : les besoins vitaux (de subsistance) puis utiles (ustensiles, vaisselles) à la vie quotidienne se trouvaient graduellement uniquement dans le marché. Pour avoir accès au marché, il fallait entrer dans sa logique marchande selon le cas : travailler pour un propriétaire (avoir un salaire) ou conformer sa production terrienne (faire du profit). De là la prolétarisation massive de tous les secteurs de travail, incluant la « classe ouvrière » émergente. Certes, parler de « classe ouvrière » c’est exclure une immense majorité de personnes contraintes de vendre leur force de travail parce qu’elles ne sont ni en possession, ni propriétaires d’une terre.

Le terme à adopter serait plutôt prolétaire (de prolétariat) ou tout simplement travailleur-euse, soit des personnes contraintes (qui ont le choix encadré par des conséquences négatives si elles osent tenter une autre voie que le salariat) de vendre leur force de travail (leur savoir, leurs techniques, leur temps, leur intellect, leur force physique, etc.) en échange d’un moyen de subsistance (marchandise-valeur équivalente comme la monnaie, et plus précisément le salaire, dans le but d’échanger contre d’autres marchandises de diverses valeurs) afin de subvenir à ses besoins (nourriture, vêtement, toit, etc) disponibles uniquement sur le marché. Ce terme regroupe toute une classe de personnes contraintes, malgré ses divisons internes reliées aux pratiques sociales comme la foi, la race, l’âge, le sexe, le revenu et encore.

Pour ces gens qui affirment que le prolétariat n’existe plus, gardez en tête que de Montréal à Bangkok, les contraintes, aussi vieux de 350 ans, existent toujours. Le prolétaire peut se considérer comme capitaliste ou simplement non-prolétaire, ça m’est égal : il est prolétaire, qu’il le veuille ou non, qu’il le reconnaisse ou non. Il faut comprendre que toutes ces « classes » sont le fruit du mode d’organisation. Dans le cas du Québec et de l’Amérique du Nord, c’est le capitalisme dit avancé ou « actionnarial ». Ces classes ne sont donc pas des « structures isolées et indépendantes » : elles sont le résultat des pratiques sociales propres aux rapports sociaux de propriété (maladroitement nommés « rapports de production »).

Un prolétaire peut adopter un mode de vie très élevé au même titre qu’un « bourgeois » et vice-versa. Un prolétaire à 100 000$ par année et une prolétaire à 20 000$ par année, bien que contradictoire et divisé selon le revenu, restent dans la contrainte du travail capitaliste. Or, comme l’âge, la race, le sexe, et autre » places sociales », ces contradictions internes restent secondaires. Elles ne sont pas des contradictions antagoniques générées fondamentalement par les rapports de propriétés, eux seuls responsables de générer des inégalités sociales déterminantes et résolubles uniquement par la guerre des classes.

Tant qu’il y aura capitalisme, il y aura lutte de classes ; et par conséquent, il y aura classes sociales (qui s’entrecroisent).

Ensuite, ce qu’on nomme la bourgeoisie n’est pas directement liée à une poignée de personnes détentrices exclusivement des moyens de productions. À l’époque de Marx, le capitalisme était industriel et autrefois agraire, de sorte que ses analyses et interprétations étaient limitées dans le temps. Or, la bourgeoisie ne regroupe pas uniquement des patrons qui achètent la force de travail des personnes contraintes de la vendre, c’est-à-dire les prolétaires. Le capitalisme avancé dans lequel nous sommes pousse cette notion beaucoup plus loin, bien que l’ancien terme s’applique encore à beaucoup de cas dans le monde.

Prenons les corporations pour illustrer.

Il est important de rappeler que celles-ci sont un élément spécifique du fascisme grandissant aujourd’hui et n’ont pas la même structure que les compagnies et industries traditionnelles. La corporation n’est pas sous le diktat d’un seul et unique patron immuable et physique. Au contraire, elle est se compose de trois groupes de personnes.

D’abord l’actionnariat, constitué d’actionnaires qui investissent dans la corporation et se donnent à la fois le droit de la valeur résiduelle (prendre ce qui leur appartient lorsque la corporation se dissoue) ainsi que le droit de direction dont la contre-partie est la dividence (transformer le profit crée par l’investissement de l’actionnaire en salaire). L’actionnaire peut très bien retirer son investissement et le transférer ou l’échanger ailleurs (cette pratique se nomme exit). Il peut aussi sortir de sa relation avec la corporation sans subir les conséquences d’une faillite contrairement au simple patron. Il n’a pas besoin non plus d’être physiquement dans la corporation pour gagner ses moyens de subsistance. Il peut être à domicile ou dans son cours de sociologie et avoir une certaine décision sur la corporation à distance grâce au vote par procuration (ce sont les gestionnaires actionnaires).

En d’autres termes, l’actionnaire n’a pas besoin d’être physiquement sur place et n’est pas contraint de vendre sa force de travail pour gagner ses moyens de subsistances. Il ne fait qu’investir (valoriser sa valeur par l’achat d’un titre chez une firme) et retirer sa valeur monétaire sans même travailler dans cette corporation. Marx qualifie cette pratique d’irrationnelle puisqu’elle ne fait que valoriser la valeur simplement par le temps. Il y a ni revente, ni production : simplement de la « confiance ». En gros, l’actionnaire crisse rien, spécule de la monnaie et récolte une partie d’la production réelle des prolétaires.

Ensuite, il y a le gestionnariat, composé de gestionnaires. Cette « clique » gère la corporation, ses fonds et assurent sa coordination. Ces fonds peuvent être mutuels (détenus par les plus riches), de pension (détenus par une élite), et de couverture/arbitrage (détenus par une plus petite élite). Chacun de ces fonds est surveillé par le gestionnaire de fonds qui passe par la bourse pour spéculer sur les actions. Le gestionnaire actionnaire, comme vu ci-haut, se réserve le rôle de démocratiser la corporation auprès de ses actionnaires et est souvent un gros actionnaire de sa corporation.

Qu’ont en commun l’actionnariat et le gestionnariat ? Les deux sont le résultat des « éléments de la propriété capitaliste devenus trop vastes pour être à la fois possédés en totalité et gérés avec efficiences par des propriétaires-entrepreneurs. »¹ Leur différence avec les propriétaires directes n’est pas si éloignée. Dans les deux cas, le processus de travail est un processus de domination et de soumission : les prolétaires ne décident ni les objectifs ni les décisions de la corporation. Les leviers déterminants restent entre les mains du possessionariat et du propriétariat alors qu’ils ne produisent rien.

En somme, l’actionnariat est propriétaire de titres qu’il peut posséder de nouveau quand il veut, et le gestionnariat non-actionnaire possède les actions sans en être le propriétaire.

Le troisième groupe de personnes au sein de la corporation est celle qui se charge réellement de la production, de la valeur d’usage concrète et matérielle : c’est l’organisaton productive. Elle est constituée de prolétaires non-purEs, c’est-à-dire possiblement actionnaires ou gestionnaires en parallèle. Certes, ces prolétaires travaillent pour la production matérielle de la corporation. Non seulement cette organisation productive produit, mais elle achète la force de travail des prolétaires. Vous l’aurez compris : c’est de l’autogestion à sauce capitaliste. Les prolétaires sont donc à la fois producteurs-trices et employeurs-euses.

Voilà de quoi est composée la bourgeoisie du capitalisme avancé : toute personne valorisant de la valeur sans – c’est là le piège – nécessairement acheter la force de travail de qui que ce soit. Nous pourrions même dire « possesseur-propriétaire », mais c’est plutôt laid à dire. Ce qui les unis – et je cite – c’est leurs « besoin de maintenir et de renforcer le contrôle et la propriété privée d’une part aussi étendue que possible des ressources de la société et […] besoin de maximiser des profits qui découlent d’une telle propriété et d’un tel contrôle ».² En d’autres termes, la question fondamentale de défendre l’ordre social qui leur accorde des privilèges, c’est-à-dire les rapports sociaux de propriété capitalistes, transcende leurs désaccords et divergences. De sorte, elle se reconnaît mieux comme étant une « classe à part » (dirigeante) en temps de crise ou sous menace révolutionnaire que nous-mêmes, prolétaires.

Or, cette situation est encore minoritaire mais on voit tout de suite sa complexité qui motive certaines personnes à dire que les classes sociales n’existent plus parce qu’elles s’entre-croisent. Rappelons à ces gens que le capitalisme génère toujours des crises récurrentes qui affichent immédiatement les conditions socioéconomiques de chacun : d’un côté les prolétaires, de l’autre les possesseurs-propriétaires. Il n’y a pas de mélange entre eux assez convainquant pour annuler une telle bipolarisation. Au contraire, il y a une division très nette et très claire qui se dessine en mode accéléré dans tout le globe terrestre depuis récemment. Nous avons beau bien vivre dans notre petit territoire du capitalisme avancé qui prend siège sur la production matérielle étrangère, mais nous formons une minorité.

Je vous rappel que le nombre de sous-prolétaires vivant dans des bidonvilles et moins sur la planète est plus élevé que la population totale de l’Occident, c’est-à-dire un milliard de personnes. Quelques centaines de milliers de très bien nantis contre plus d’un milliard dans l’ultra-pauvreté, ça ne se compare tout simplement pas. Dire qu’on vit bien en général, c’est se renfermer dans sa réalité subjective et ignorer la souffrance humanitaire des peuples.

Bref, ce qui faut retenir de ce « petit » billet, c’est qu’il est nécesaire d’ajuster les termes à nos conditions matérielles d’existences spatio-temporelles, c’est-à-dire à l’époque et l’endroit dans lesquels on vit selon les pratiques sociales. Parler de classe ouvrière pour faire référence à des prolétaires dans leur ensemble est incorrect, tout comme parler de « bourgeoisie » (au sens classique du marxisme) alors qu’elle a évolué depuis plusieurs décennies dans bien des endroits. Les termes et concepts marxistes désuets sont à remettre en question sur leur pertinence et, en conséquence, les actualiser pour notre réalité actuelle

C’est ainsi que nous allons mieux comprendre les rapports sociaux qui nous entourent et ses pratiques sociales. Il est non seulement nécessaire, mais primordial d’actualiser nos concepts et notre terminologie afin de saisir correctement la praxis dans le but de l’alimenter et la mettre radicalement en mouvement. Autrement, nous tombons dans l’approche idéaliste de la technico-spécificité, c’est-à-dire : lutter pour son image au lieu de lutter pour la fin du capitalisme. Il faut savoir de quoi on parle pour savoir quoi faire et, par conséquent, quoi réaliser. Cette réalisation, c’est la révolte vers l’insurrection jusqu’à la révolution.

Ne soyez pas dogmatiques : faites de l’autocritique, encore de l’autocritique et toujours de l’autocritique !

________________

[1] L’État dans la société capitaliste : analyse du système de pouvoir occidental, de Ralph Milliband (1969)

[2] Idem.

5 Réponses to “Actualiser ses termes est nécessaire”

  1. Episteme Says:

    C’est drôle cette croyance de certains socialistes au fait que les actionnaires/entrepreneurs ne produisent rien et que seul le travail est productif. Pourtant aussi longtemps qu’on laisse les individus libres de décider ce qu’ils veulent acheter, le risque est intimement associé à la poursuite des affaires: le cours des actifs financiers, des biens/services(et donc aussi des fournitures), tout cela est soumis à toutes sortes d’aléas. Il n’y a donc pas de décision de production sans prise de risque(ce qui représente un coût). Pourquoi alors ne pas concevoir la prise de risque comme un facteur de production?

  2. La réponse est simple : le processus de travail est tout simplement absent.

  3. Episteme Says:

    Et alors? Le  »processus de travail »(?!) ne suffit pas à lui-seul à générer une activité productive. Il faut une inititative, des fonds mobilisés par un ou des individus(via autofinancement, emprunt, capitalisation ou titrisation) avec à terme des revenus futurs et incertains.

  4. Je penses qu’Episteme touche un point important. La bourgeoisie joue quand même un rôle social : celui du risque financier, et également souvent celui de l’innovation. Mais il ne faut pas en déduire que les prolétaires ne sont pas capable d’innovation et qu’ils maitrisent mal le concept de risque financier. Ils ne le font pas simplement parce que le système économique ne favorise pas leur initiative.

    Je penses sincèrement que le risque économique et le privilège d’innovation devrait être répandu équitablement à l’ensemble des individus formant la société humaine. Le capital social est le résultat de l’action de tous les terriens, ainsi que celui de leurs ancêtres, chacun mérite sa juste part et le droit de l’administrer librement.

    Episteme prétend qu’une initiative et une certaine mobilisation sociale est nécessaire à une production, je penses qu’elle a raison, toutefois, cette initiative et cette mobilisation peut très bien venir des travailleurs et des citoyens individuellement, ce n’est pas une faculté réservée à la bourgeoisie possédante du capital.

  5. Le risque est un concept capitaliste. Il réfère aux rapports de force issus de la compétition pour l’accumulation de la plus-value. Le risque sous-entend qu’un processus d’exploitation ne sera engagé QUE s’il permet de réaliser suffisamment de survaleur pour rivaliser avec d’autre capitaux. Dans sa forme entièrement abstraite, le risque ne représente que des proportions de survaleur et des « garanties », tel que nous l’avons vu récemment avec les produits financiers par exemple.

    Je le répète encore, l’important est de BRISER avec la logique du capital si nous voulons effectuer une transformation. Nous devons édifier une économie solidaire démocratique qui répond directement aux besoins. En ce sens, le concept même d’investissement est détruit lorsque nous remplaçons l’échange d’activité humaine aux rapports de prix entre choses.

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